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— Tu deviens imprudent, mon fils ! estima Ptahhotep, dont l’air sévère ne laissait aucun doute sur la réprobation que lui inspirait son rejeton. Un criminel qui provoque une succession d’accidents, sachant que des innocents en souffriront ou en mourront, n’hésitera pas à te tuer s’il le juge nécessaire.
Bak se félicita d’avoir, depuis longtemps, surmonté sa tendance à s’offenser chaque fois que son père le sermonnait.
— Ces malheurs n’étaient pas tous le fruit de la malveillance. Des accidents se produisent très souvent, sur un chantier. Tu sais comme moi que beaucoup de tailleurs de pierre finissent leur vie infirmes ou le dos tordu.
— C’est la deuxième fois que cette paroi s’effondre.
Assis à l’ombre d’un auvent sur le toit de sa maison, Ptahhotep regarda gravement son fils au-dessus du brasero qui, à force d’être utilisé, s’était couvert d’une épaisse croûte noire. Les braises rougeoyantes ne dégageaient guère de chaleur, et Kheprê ne s’élevait pas encore assez haut, à l’horizon d’orient, pour dissiper la brume qui planait sur le fleuve.
— Redis-moi donc combien de pauvres gens elle a ensevelis sous le poids de ses pierres ?
Il connaissait fort bien la réponse. Bak lui avait tout relaté moins d’une heure auparavant.
— Ces accidents doivent cesser, père. Près du mur nord, mais aussi sur tout le site de construction.
— Et il te faut en outre découvrir l’assassin de Montou.
Le médecin versa du miel chaud dans une petite écuelle renfermant des feuilles d’un vert bleuté, puis, à l’aide d’un pilon en bois, il entreprit de les écraser. La pâte exhalait une forte odeur de rue.
— Sa mort et les accidents pourraient-ils être liés ?
Bak se leva et s’approcha du bord du toit, d’où il pourrait contempler ses chevaux. Il respirait plus librement quand son père oubliait de s’intéresser au plan qu’il avait imaginé et dont son propre cœur mesurait le péril.
— Excepté Kamès, tous ceux que j’ai entendus aujourd’hui me portent à croire qu’il attirait la haine, comme s’il cherchait à se faire tuer.
— Tu m’as dit toi-même qu’il attirait surtout le ridicule.
— Sa mort n’a rien d’un accident, père. Il a été assommé, puis traîné dans le tombeau. Si le chef d’équipe n’avait craint d’enterrer un homme vivant, Montou aurait disparu à jamais, comme le tueur en avait l’intention.
Ptahhotep versa quelques gouttes de natron dans la mixture et ajouta un bon morceau de graisse animale.
— Montou aurait-il surpris l’auteur des accidents ?
— Je n’en serais pas étonné. D’après ce que j’ai appris, il a été assassiné pendant la nuit, c’est-à-dire au seul moment où l’esprit malin se montre. Or, que faisait-il encore au Djeser Djeserou ? N’avait-il pas peur, comme tous les autres ?
— Les ouvriers continuent à passer la nuit dans la vallée.
— Dès qu’il fait noir, ils restent près des cabanes, où ils ont des lampes, des torches et la compagnie des autres pour se donner du courage. Comme par hasard, l’esprit malin se tient sagement à l’écart de ces habitations.
— Pourquoi faut-il que tu te réfères à ce vil criminel en l’appelant « l’esprit malin » ? reprocha Ptahhotep avec irritation. C’est un homme, et c’est ainsi que tu devrais le présenter.
— Je me sers de cette expression comme d’un nom, car je n’en ai pas d’autre à lui donner.
Le médecin grogna, peu satisfait de la réponse mais n’ayant rien de mieux à proposer.
— Montou s’attardait-il souvent ?
— Il était d’ordinaire le premier à partir, et il regagnait toujours sa maison à Ouaset ou son domaine, à une demi-heure de marche en amont. De toute évidence, il était attaché à son confort. Ces cabanes d’ouvriers sont rudimentaires, et la nourriture y est ordinaire et peu variée.
Ptahhotep ajouta une pincée de branche de saule moulue à la préparation.
— S’il savait qu’un homme était à l’origine des accidents, il n’avait aucune raison de craindre un esprit malin.
— N’aurait-il pas dû craindre un homme bien réel davantage qu’une chimère, inventée pour profiter de la superstition des ouvriers ?
Tous deux savaient que quiconque avait semé la mort et la destruction, surtout en un lieu tel que le temple de la reine, serait condamné à une fin atroce : le supplice du pal. Le coupable tuerait et tuerait encore pour conserver son secret.
— Montou avait pu découvrir par hasard les pilleurs de sarcophages, avança Bak, sans laisser le temps à Ptahhotep d’en revenir au sujet de sa sécurité. Je n’ai pas exploré le flanc des falaises qui cernent la vallée, mais les tombeaux des nobles ne sont pas loin de ceux des rois, comme la construction du nouveau temple l’a confirmé.
— L’effervescence qui règne sur un chantier serait idéale pour repérer une sépulture sans se faire remarquer, dit Ptahhotep d’un air pensif.
— Oui, quoiqu’un tombeau ouvert ou un acte furtif risquent davantage d’attirer l’attention.
Bak aperçut Hori et Kasaya qui approchaient de la petite maison de son père, sur le chemin surélevé, entre les champs desséchés. D’un signe de la main, il leur montra qu’il les avait vus, puis, se courbant, il passa sous l’auvent afin de ramasser sa dague dans son étui, qu’il fixa à sa ceinture.
— Bien entendu, reprit-il, la pensée qu’un esprit malin rôde dans les parages découragerait les curieux.
— Crois-tu que le lieutenant Menna ait envisagé cette possibilité ?
— Je ne sais pas. Il se montre peu loquace, tant il craint que j’empiète sur son domaine. Mais une chose est claire, dit Bak en prenant son bâton de commandement : un homme qui joue sur la peur du surnaturel n’est pas superstitieux, ce qui élimine la plupart des ouvriers du Djeser Djeserou. Et aussi les pilleurs de tombe ordinaires. Du moins, ceux de la région, que Menna croit impliqués.
— Où t’en vas-tu aujourd’hui, mon fils ? Retournes-tu dans cette vallée de mort ? demanda le médecin, l’inquiétude se lisant sur ses traits.
— Je me rends d’abord chez Montou, à Ouaset. Si Amon me sourit, là-bas on saura m’apprendre pourquoi il est resté au Djeser Djeserou la nuit où il a été assassiné.
— Ne peux-tu pas attendre que mon cataplasme soit chaud ? Cette écorchure sur ta cuisse est épouvantable.
— Non, père ; ce soir, quand j’aurai plus de temps. De toute manière, ajouta Bak en lui adressant un sourire taquin, je n’ai pas envie de marcher dans les rues de Ouaset emmailloté comme une momie de la hanche au genou.
Ptahhotep fronça les sourcils, mais n’insista pas.
— Je dois aller là-bas cet après-midi, à la Maison de Vie. Si tu es encore en ville une heure avant la nuit, tu pourras revenir en bateau avec moi.
— Je ne l’oublierai pas. Ne m’attends pas, mais ne t’étonne pas non plus de me voir. J’aimerais que les ouvriers aient tout le loisir d’entendre la rumeur que j’ai lancée, et qu’elle s’insinue dans leur cœur, expliqua Bak.
Il emprunta l’escalier intérieur, puis s’arrêta à mi-chemin et se retourna en souriant.
— J’enverrai Hori et Kasaya à ma place ; Hori pour s’assurer que la rumeur progresse sur le bon chemin, et Kasaya pour le protéger.
— Qu’entends-tu par « le bon chemin » ? interrogea Ptahhotep, contrarié par la désinvolture de son fils.
— Grâce à la langue habile de mon scribe, leur terreur se transformera en colère à l’idée qu’un être qui n’est en rien différent d’eux ait exploité leur peur de l’au-delà.
La demeure de Montou – qui lui venait de son mariage, se souvint Bak – était située dans un quartier très respectable à courte distance du temple d’Amon. Comme maintes des maisons voisines, elle s’était transmise de père en fils pendant d’innombrables générations. De longs blocs de bâtiments encadraient une rue étroite, qui voyait rarement le soleil et, de ce fait, sentait un peu le moisi. La plupart comportaient deux étages ; le rez-de-chaussée constituait le gîte et le lieu de travail des serviteurs, les parties supérieures étaient réservées à l’usage de la famille. Sur les toits, Bak aperçut des greniers coniques, des pigeonniers et des auvents qui offraient un espace supplémentaire pour conserver des denrées ou exécuter les tâches domestiques.
L’entrée de la maison qu’il cherchait était surhaussée par trois marches et ornée d’une balustrade basse, que bordaient des pots de pavots. Deux jeunes sycomores, également en pots, étaient placés telles des sentinelles de part et d’autre de la porte. Bak fut impressionné. Il ne s’attendait pas à trouver une demeure si somptueuse.
— Mon époux me mentait parfois, c’est vrai, et il regardait les jolies femmes, mais il nous traitait aussi bien qu’on pouvait l’espérer.
Moutnefret, la veuve de Montou, était assise sur un tabouret bas dans la salle au décor froid et conventionnel où l’on accueillait les hôtes. Sur l’estrade derrière elle, le siège de son mari restait vide.
— J’apportais une fille dans cette union, alors qu’il aurait souhaité un garçon.
— Les biens que tu possèdes devaient pourtant adoucir ses regrets, remarqua Bak, un peu narquois. Ta maison est des plus impressionnantes, et je me suis laissé dire que tu as des terres magnifiques, de l’autre côté du fleuve.
— Nous vivions bien, certes.
Elle avait d’agréables rondeurs et, aux yeux de Bak, incarnait l’idéal de la maternité. Cependant, son sourire exprimait un contentement étrange de la part d’une femme dont l’époux venait d’être assassiné.
Bak était assis en face de Moutnefret, sur un tabouret similaire au sien, de l’autre côté d’une table basse. Il savourait un vin rouge au bouquet corsé, des dattes et des gâteaux au miel. Deux colonnes évoquant des lis par la forme et les couleurs supportaient le plafond, de grosses gargoulettes en terre cuite reposaient sur une dalle de purification en pierre et des niches murales encadraient des peintures de la triade divine : Amon, son épouse Mout et leur fils Khonsou. À côté de l’estrade, des lotus blancs flottaient dans une vasque. Un souffle de brise pénétrait par de hautes fenêtres, atténuant à peine la chaleur. Il semblait à Bak que la beauté glacée de la pièce et même l’hospitalité de Moutnefret imposaient une distance. Peu propices aux confidences, elles le désavantageaient.
— On m’a dit qu’il négligeait ses devoirs, non seulement au Djeser Djeserou, mais dans ton domaine. Que ta fille et toi travailliez aux côtés des serviteurs, tandis que lui se bornait à donner des ordres.
— Tu prêtes l’oreille à la médisance, lieutenant, dit-elle alors qu’une jeune fille d’environ quatorze ans, à la beauté gracile, apparaissait soudain par une porte sur le côté. Il avait ses défauts, je le sais, et il ne s’entendait pas toujours avec ses collègues, cependant il était animé par de bonnes intentions.
— Mère !
La jeune fille traversa la pièce d’un pas énergique pour se planter devant Moutnefret, les poings sur les hanches et les yeux brillant de colère.
— Montou était paresseux. Son seul souci était de se fatiguer le moins possible.
— Il a été un bon père pour toi, Sitrê, répliqua sa mère d’un air peiné.
— Mon père, l’homme généreux et compréhensif qui m’a donné la vie, travaillait de l’aube au crépuscule, répliqua Sitrê en approchant un tabouret pour s’asseoir avec eux. Ce misérable Montou ne pouvait en aucune façon le remplacer.
Bak, stupéfié par la franchise de la jeune fille, l’observait à la dérobée. Un fourreau blanc, très simple, soulignait la beauté de sa silhouette. Ses longs cheveux d’un noir lustré, ses yeux sombres et sa bouche expressive étaient extrêmement séduisants. Pourquoi n’était-elle pas encore mariée ? Sans doute sa sincérité et sa vitalité ne plaisaient-elles pas à tous les jeunes gens.
— Ah ! Les enfants ! soupira Moutnefret, secouant la tête devant tant d’ingratitude. Au début de mon mariage avec Montou, j’ai prié Hathor afin de devenir la mère d’une nombreuse progéniture, mais maintenant…
— Tout ce que tu voulais, c’étaient des fils ! Des garçons, pour satisfaire son désir de perpétuer son nom, riposta Sitrê, qui rejeta la tête en arrière, faisant voler ses cheveux sur ses épaules.
Sa mère l’ignora.
— Maintenant, je remercie la déesse de n’avoir que celle-là et qu’elle soit en âge de se marier.
— Et après, que feras-tu ? Tu t’en trouveras un autre comme Montou, pourvu d’une haute position mais d’aucune fortune digne de ce nom ?
— Sitrê ! s’indigna Moutnefret en foudroyant sa fille des yeux. N’as-tu jamais entendu cette ancienne maxime : « Ne donne pas à ta mère de motif pour te blâmer, de peur qu’elle ne lève les mains vers le dieu et qu’il n’entende ses lamentations » ?
Bak commençait à éprouver de l’embarras. C’était une chose de les écouter divulguer des secrets susceptibles de le conduire à un voleur ou à un meurtrier, mais une tout autre de les entendre poursuivre une querelle qui durait sans doute depuis le jour où Moutnefret avait épousé Montou. Bien sûr, un tel ressentiment aurait pu aboutir à la mort de l’architecte, mais pourquoi au temple funéraire, bien loin de cette demeure ?
— Lui arrivait-il de parler du Djeser Djeserou et des nombreux accidents qui s’y produisaient ?
— Oui, il avait fait allusion aux accidents, répondit Moutnefret.
— Et à l’esprit malin qui les causait, ricana sa fille.
Bak considéra Sitrê avec un intérêt qui n’était pas inspiré par ses attraits.
— Il croyait à cet esprit malin ?
— Non, répondit Moutnefret, adressant à sa fille un sourire un peu trop indulgent. Mais il se plaisait à le prétendre devant Sitrê. Elle est à l’âge où elle estime en savoir plus que ses aînés, et il aimait la provoquer.
La jeune fille rougit, toutefois Bak n’aurait su dire si c’était d’humiliation ou de colère.
— Ne te rappelles-tu pas ce qu’il a dit, mère ? Il avait vu de ses yeux l’esprit malin, et un autre lui avait confié qu’il l’avait aperçu, lui aussi !
— Il l’avait vu ? demanda Bak avec vivacité.
— Montou plaisantait, affirma Moutnefret.
— Non, il paraissait sincère.
— Quand ? Où ? Et à quoi ressemblait cet esprit ? interrogea Bak.
— Il n’était pas sérieux, insista Moutnefret. Sitrê est tellement crédule qu’il ne résistait pas à l’envie de la taquiner.
La jeune fille darda sur sa mère un regard noir, puis ses grands yeux, graves et intenses, se fixèrent sur Bak.
— Il avait vu quelque chose. Il en avait parlé la semaine dernière, sans préciser où, mais c’était quelque part au Djeser Djeserou. Quant à son aspect… Eh bien, il disait que, de loin, cela paraissait fait d’ombre et de lumière, mais quand j’ai voulu savoir à quoi cela ressemblait de près, il a éclaté de rire en agitant la main pour me signifier de me taire et de m’en aller.
— Ma chère enfant… soupira Moutnefret, tendant la main vers sa fille. Tu te plais à croire le pire à son sujet. Tu tiens à le prendre pour un sot. Il ne l’était pas. Il se montrait attentif et prévenant. Soit, il avait des défauts, mais n’en as-tu pas toi-même ?
Sitrê repoussa sa main, se leva d’un bond et quitta la pièce en courant. Des sanglots de révolte leur parvinrent à travers la porte.
— Elle pleure un amour perdu, expliqua Moutnefret d’un ton de regret. Elle souhaitait épouser un soldat de la garnison, un jeune officier d’infanterie, charmant mais sans aucun avenir. Montou s’y est opposé, insistant pour qu’elle accepte la demande d’un homme plus mûr, un riche propriétaire dont les terres jouxtent les nôtres. Elle ne le lui a jamais pardonné. À présent, je dois aller auprès d’elle, lieutenant, dit-elle en se levant.
Bak l’imita, mais en vint à la question qui le préoccupait :
— Sais-tu pourquoi Montou est resté au Djeser Djeserou, la nuit du meurtre ?
— Moi aussi, je me le suis demandé. Quand il n’est pas rentré à la maison pour le repas du soir, j’ai pensé qu’il était allé à notre propriété. Notre scribe, qui gère le domaine, y avait travaillé toute la journée. Mais lui-même est revenu à Ouaset, pensant trouver mon époux ici.
— Tu ne t’es pas inquiétée ?
— Il passait souvent la soirée dans un lieu de plaisir près du temple de Ptah, et avait fait allusion à une nouvelle fille, jeune et jolie. J’ai supposé qu’il était avec elle.
Bak avait connu des femmes qui se résignaient à partager leur mari avec d’autres, mais rares étaient celles aussi peu troublées que Moutnefret par ses infidélités.
— Je dois voir la pièce où travaillait Montou.
Elle inclina la tête avec compréhension.
— Je t’envoie un serviteur, qui te montrera le chemin.
Alors qu’elle sortait, Bak prit une dernière datte et la jeta dans sa bouche. « Qui profitait le plus de l’autre ? se demanda-t-il. Montou, qui trouvait le confort et la richesse grâce à cette union, ou Moutnefret, qui y gagnait du prestige et les plaisirs de la chambre à coucher ? »
Bak suivit un serviteur aux jambes grêles et aux cheveux blancs dans un escalier fermé, en zigzag. De grosses amphores de vin s’alignaient le long des murs à chaque palier. Leurs lourds effluves ne pouvaient dominer l’odeur du pain au four, qui embaumait à travers la maison. Au dernier étage, ils traversèrent une petite cour ensoleillée où trois servantes, assises à l’ombre d’un auvent en palmes, tissaient sur des métiers verticaux un lin blanc épais destiné au linge de maison. Au-delà s’étendait le domaine privé de Montou.
La salle de travail de l’architecte était claire et spacieuse ; trois colonnes massives, en brique crue enduite de plâtre blanc, soutenaient le plafond et, devina Bak, de lourds greniers sur le toit au-dessus. Quatre hautes fenêtres protégées par un treillis de bois laissaient passer la brise la plus fine. Ne sachant par où commencer, le policier fit le tour de la pièce, regardant sans rien toucher. Le long d’un mur, un cloisonnage en bois contenait plusieurs douzaines de jarres en poterie, la plupart bouchées et scellées, mais quelques-unes, ouvertes, révélant des rouleaux de papyrus. Par bonheur, Montou ou, plus vraisemblablement, le scribe qui l’aidait à gérer ses affaires était d’une nature ordonnée et avait noté le contenu sur l’anse de chaque jarre. Environ la moitié d’entre elles concernait l’organisation de la maison, le reste, le travail d’architecte de Montou.
— Où est le scribe de ton maître ? demanda Bak au vieux domestique. Son assistance me serait utile pour parcourir ces papyrus.
— Je suis désolé, lieutenant, mais notre maîtresse l’a envoyé sur son domaine. Il fallait qu’une personne d’autorité s’y trouve et, comme elle a beaucoup de décisions à prendre ici, elle a chargé Teti d’agir en son pouvoir.
Bak acquiesça, sachant qu’elle aurait à faire de nombreux choix pour l’embaumement et les préparatifs des funérailles.
— Teti reste-t-il là-bas la plupart du temps ? demanda-t-il, se rappelant que le scribe s’y trouvait aussi alors que Montou vivait ses dernières heures.
— Deux jours sur trois. Notre maître appréciait les charmes du domaine, mais… il n’avait aucun talent pour le faire prospérer, ajouta le vieillard après une hésitation. Teti gérait les terres et les comptes.
— Il semble être un homme d’une valeur peu commune.
— Il l’est sans conteste, lieutenant.
Délaissant les dossiers, Bak examina le reste de la pièce. Une natte épaisse sur le sol, du côté le plus lumineux, marquait la place de Montou, tandis qu’une autre en jonc tressé indiquait celle du scribe. Entre les deux étaient posés des palettes d’écriture, une écuelle d’eau, des pains d’encre rouge et noire, une coupelle contenant des aromates et des pétales de fleurs séchés, et, enfin, une cruche de vin à demi pleine et un verre à pied au fond duquel subsistait un dépôt rougeâtre. Bak découvrit ce verre avec satisfaction. On pouvait supposer que la pièce n’avait pas été nettoyée depuis la mort de l’architecte.
Près de la natte de Montou, des rouleaux fermés par des liens étaient rangés dans un panier et plusieurs piles de fragments de papyrus étaient maintenues par des galets. À côté de la place du scribe, des paniers renfermaient des tessons de terre cuite, des ostraca de calcaire et trois planchettes couvertes d’un enduit blanc, qui tous servaient pour les brouillons de calculs ou d’écriture. Placés contre le mur opposé afin de ne pas entraver le passage, des outils d’arpenteur et d’architecte côtoyaient des échantillons de roches. Une tunique gisait sur une table basse et d’élégantes sandales en cuir avaient été abandonnées près de l’entrée.
Bak renvoya le serviteur, approcha l’un des trois tabourets et, avec un soupir résigné, s’attaqua aux dossiers. Moutnefret et Sitrê avaient hérité à parts égales de la demeure de Ouaset et d’un vaste domaine sur la rive ouest. Bak n’était pas scribe, toutefois il constata que la valeur de ces deux biens s’était accrue lentement mais sûrement au fil des années. Teti avait-il été guidé par Montou ? Bak en doutait, si l’architecte montrait chez lui aussi peu de zèle qu’au Djeser Djeserou. Quoi qu’il en soit, les biens de Moutnefret n’en avaient pas souffert.
Quant au domaine professionnel, les rouleaux révélaient un homme au talent médiocre, à qui l’on avait confié des projets d’importance grandissante et qui avait toujours travaillé parmi des confrères de même rang, sous l’égide d’un personnage plus ambitieux. Tel Senenmout, qui s’appuyait sur ses subalternes pour que ses entreprises soient un succès.
Sous les galets, en piles bien nettes, Bak trouva des dessins inachevés et des croquis d’éléments architecturaux. Les échantillons minéraux avaient sans doute été prélevés à différents endroits autour du Djeser Djeserou. Les éclats de poterie et les fragments de calcaire avaient pu être récupérés parmi des détritus, afin d’utiliser leurs faces lisses et propres pour des esquisses approximatives, des notes peu importantes et de rapides calculs, au lieu de gâcher le précieux papyrus.
Dès qu’il aperçut des bribes de mots sur certains éclats, Bak approcha le panier usé afin de mieux voir. Peut-être Montou y avait-il noté sans y penser un de ses faits et gestes, qui lui avait coûté la vie.
En observant un ostracon après l’autre, le lieutenant comprit vite que les esquisses n’étaient pas l’œuvre de Montou, pas plus, d’ailleurs, que les fragments de hiéroglyphes. Il découvrit nombre de dessins terminés auxquels il ne manquait que la couleur. Chacun révélait un talent exceptionnel. Il reconnut les études préliminaires des bas-reliefs qui ornaient les murs du Djeser Djeserou, mises au rebut une fois reportées dans le temple. L’envers des fragments était nu, ce qui expliquait que Montou – ou, plus probablement, un de ses subalternes – les ait ramassés en vue d’un futur usage.
Des croquis d’un goût plus cru figuraient sur le reste. Des scènes comme prises sur le vif exprimaient une ironie mordante, quelquefois vulgaire. Maintes constituaient une satire, amusante mais irrévérencieuse, de la vie quotidienne dans la capitale, dans les champs alentour, sur le chantier de construction du nouveau temple et dans la Grande Place. Quelques-unes représentaient Senenmout ou Hatchepsout, et parfois de manière fort peu flatteuse. Ces croquis, comme les esquisses dénotant un talent plus accompli, provenaient selon toute vraisemblance d’un monceau de détritus du Djeser Djeserou.
Souriant d’un dessin érotique particulièrement cocasse montrant un vieillard épris d’une courtisane, Bak fouilla plus loin dans le panier. L’éclat qu’il ressortit était le col d’une cruche brisée. Curieux, il le retourna pour voir la surface extérieure et en eut le souffle coupé. Le dessin était incomplet, mais il lui suffit pour reconnaître un bout d’aile et l’abdomen d’une abeille, et deux des perles d’un collier. Il n’avait pas été tracé d’une main aussi sûre que les autres dessins du panier. En fait, il ressemblait beaucoup à celui de la cruche confisquée à Bouhen.
Bak ne disposait d’aucun moyen de savoir si Montou avait ramassé l’éclat par hasard ou l’avait dissimulé parmi les autres. Se pouvait-il que l’architecte ait été l’auteur du dessin ? Était-ce donc lui, le profanateur de sépultures ? Seule une raison grave, requérant le secret, expliquait sa présence sur le chantier au cœur de la nuit.
Avec une animation grandissante, il chercha dans les fragments restants. Il ne trouva rien de plus, ce qui l’obligea à admettre que n’importe qui avait pu jeter ce tesson de cruche. Néanmoins, on pouvait imaginer que Montou était allé piller une tombe dans la vallée et s’était retrouvé nez à nez avec l’esprit malin. Celui-ci, craignant un châtiment atroce pour avoir causé tant d’accidents mortels, aurait sans aucun doute assassiné celui qui risquait à coup sûr de divulguer son identité.
Pas un seul instant Bak n’avait soupçonné Montou de voler les tombes, mais, depuis qu’il tenait ce tesson, cette possibilité emplissait son cœur. Tempérant son excitation, se répétant qu’il n’avait pas de preuve réelle, il descendit à l’étage principal et dit à une servante jeune et avenante qu’il souhaitait s’entretenir à nouveau avec Moutnefret.
— Je suis désolée, mais elle s’est rendue dans un atelier pour acheter une statue votive où le nom de notre maître sera sculpté. Elle projette de la faire installer dans le temple d’Amon, afin qu’il puisse partager les riches offrandes présentées chaque jour au plus grand des dieux.
« Soulage-t-elle sa conscience parce que sa mort lui indiffère ? se demanda Bak. Ou, en toute sincérité, le croit-elle digne de telles offrandes ? Un homme qui abusait de ses collègues en se déchargeant sur eux de sa part de responsabilités… et qui, peut-être, dépouillait les défunts. »
— Sa fille Sitrê est-elle disponible ?
— Tu désires me parler, lieutenant ? s’enquit Sitrê en franchissant la porte.
Elle agita la main pour renvoyer la servante, s’assit sur le tabouret que Bak avait occupé peu avant et lui offrit l’autre siège. Ses yeux étaient magnifiquement fardés. Ses larmes avaient, de toute évidence, été de courte durée.
— As-tu trouvé quelque chose d’intéressant dans la salle de travail de ce misérable Montou ?
— Oui, dans le panier d’éclats de poterie, répondit-il, préférant rester debout. Sais-tu quand il les avait rapportés à la maison ?
La jeune fille était trop occupée à ajuster son large collier de perles pour remarquer le fragment de terre cuite dans sa main.
— Il y a une ou deux semaines, je suppose.
— Avait-il l’habitude de les recueillir lui-même ou demandait-il à d’autres de s’en charger ?
— Tu plaisantes, lieutenant ? répliqua-t-elle en éclatant d’un rire dur et discordant, qui surprenait, venant d’une bouche aussi charmante. Il ne se serait jamais abaissé à examiner un tas d’ordures. Surtout pas au Djeser Djeserou, où des dizaines d’êtres inférieurs l’auraient vu.
Son aversion envers l’époux de sa mère colorait la moindre de ses paroles. Agacé, Bak se demanda dans quelle mesure elle exagérait, dans quelle mesure elle mentait.
— Sais-tu qui pourrait les avoir réunis pour lui ?
— Le chef des scribes Ramosé a un apprenti – son fils, je crois.
Elle prit un lotus blanc dans la vasque et le porta à ses narines. La fleur exhalait un parfum entêtant, trop sucré au goût de Bak.
— Montou imposait toutes sortes de corvées à ce garçon, poursuivit-elle. Au grand dam de Ramosé, qui ne pouvait refuser.
Bak se promit de parler au jeune Ani dès son retour au Djeser Djeserou. Appuyant son épaule contre une colonne, il demanda :
— Élève-t-on des abeilles, sur ton domaine ?
D’ordinaire, il n’aurait pas posé cette question à une jeune fille fortunée, mais puisque sa mère et elle travaillaient aux côtés des serviteurs, elle était à même de lui répondre.
— Mais oui, comme dans tous les domaines agricoles.
Visiblement, elle était surprise qu’il aborde ce sujet.
— Utilisez-vous toute votre production de miel ou en vendez-vous l’excédent ?
— Je pense que nous utilisons tout, mais il faudrait le demander à notre scribe Teti pour s’en assurer. Pourquoi ?
Il lui tendit le tesson de poterie afin qu’elle puisse voir le dessin.
— J’ai trouvé ceci dans les affaires de Montou. Identifiez-vous vos récipients de cette manière ?
— Non, mais je crois avoir vu cette abeille quelque part.
— Pourrais-tu te rappeler où ?
D’un mouvement lent, elle balança la fleur sous son nez, cherchant dans sa mémoire.
— Au marché de Ouaset ? Dans une propriété ? Ce devait être il y a longtemps. Cela m’échappe.
— Chez un voisin, peut-être ? Ou quelqu’un avec qui Montou était en termes amicaux ?
— Je n’en ai aucune idée.
Déçu, il s’assit sur le second tabouret.
— Montou avait-il indiqué le nom de celui qui affirmait avoir vu l’esprit malin ?
— Tu n’es pas sérieux, lieutenant ! répliqua-t-elle avec un rire acerbe. Il se prenait pour le plus haut personnage de Kemet. Nul ne l’égalait ou n’était digne d’être mentionné, sauf en passant.
— Il n’avait donné aucune information à son sujet, même pas son métier ?
— Il s’était borné à parler d’un autre homme.
— Maintenant que Montou n’est plus, épouseras-tu le jeune soldat dont tu étais éprise avant qu’il ne s’y oppose ?
Il jetait sa ligne au hasard et il le savait, dans l’espoir de pêcher presque n’importe quel indice.
— Ma mère t’a parlé de lui ? se récria Sitrê d’une voix vibrante d’indignation. Après avoir laissé son sale mari me promettre à un autre, comment ose-t-elle ?
— Elle tentait de te trouver des excuses, de justifier ton aversion envers Montou.
— Montou était ignoble, dit-elle avec un reniflement de dédain. Il me dévorait des yeux sans pourtant oser me toucher. Il craignait de s’attirer la colère de ma mère, de perdre sa fortune et ses propriétés. De plus, il ne voulait pas me souiller, car il m’avait promise à un vieux voisin noble et riche, pensant ainsi s’élever dans la société. Il rêvait de fréquenter un familier du palais et d’être considéré comme un égal par des gens de sang royal.
— Montou était donc un véritable porc ! dit Bak, saisissant avec plaisir la perche qu’elle lui tendait. Corrompu jusqu’à la moelle.
Sitrê parut songeuse.
— Je ne crois pas qu’il l’était à ce point, lieutenant. En fait, je pense qu’il n’était honnête que lorsque ça l’arrangeait. Lorsque ses désirs ou ses besoins du moment l’y incitaient.
Sa réponse semblait lucide et non dictée par la haine. Bak se demanda ce que Montou avait pu espérer au juste de ces pillages, qui valût de compromettre une vie de luxe et d’aisance que la plupart des hommes auraient enviée.